#8

Enfant, j’étais persuadé que les gens n’existaient qu’en ma présence. Qu’ils n’avaient aucune vie hors de la mienne. Je ne pouvais pas me faire à l’idée que mes camarades de classe puissent être en train de faire quelque chose alors qu’ils n’étaient pas à mes côtés, par exemple. Il m’a fallu du temps pour accepter que le monde tourne indépendamment de nos existences. Je crois que c’est de cela que résulte aussi bien mon détachement des autres que cette lucidité teintée de fatalisme qui me suit depuis toujours.

Je suis Asmin Lazare. Demain je vais sûrement mourir.

#7

A vivre les mêmes histoires, j’ai fini par ne plus répéter les mêmes erreurs. D’autres choix sont possibles. Et ces histoires deviennent finalement de simples anecdotes aux similitudes troublantes. Même si d’un regard négligé on peut se dire que le résultat est le même, le chemin parcouru diffère. C’est ce que l’on doit appeler l’expérience. Cela perfectionne nos échecs.

Je suis Asmin Lazare. Demain je vais sûrement mourir.

#6

Il y a certaines choses pour lesquelles je n’ai jamais été vraiment très agile. Des gestes simples qui pourtant ne demandent pas beaucoup d’efforts : faire une croix, tiret un trait, tourner la page… Tout cela demande une dextérité pouvant s’avérer totalement inaccessible. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir eu l’occasion de s’entraîner.

Je suis Asmin Lazare. Demain je vais sûrement mourir.

#5

Mes démons ont toujours été là pour veiller à ce que mes chemins soient toujours parsemés d’embuches. C’est ce que j’aimais à penser pendant longtemps. Rejeter cette faute sur une force supérieure, incontrôlable. Illusion : j’ai toujours eu le total contrôle de mes échecs. Invariablement soumis à mon désir d’échouer, abandonner, détruire. Je suis le résidu de tous mes bonheurs inacceptés.

Je suis Asmin Lazare. Demain je vais sûrement mourir.

#4

On rencontre très peu de personnes au cours de sa vie. Cette dernière n’étant rythmée que par des rencontres éphémères. Des paralèlles qui se croisent en un instant précis, plus ou moins étendu. Claquement de doigts ; et puis les choses reprennent leur cours. Aveuglément. Il m’en a toujours été ainsi.

Je suis Asmin Lazare. Demain je vais sûrement mourir.

#3

J’ai longtemps été persuadé qu’aimer était invariablement à double sens. Mes efforts à la recherche de cette alchimie parfaite. D’une concordance intemporelle. Pure, sans accrocs. Mais il me semble que ce n’est pas ça. Que ce n’est d’abord pas ça. Je me suis rendu compte bien trop tard que c’est avant tout savoir donner ; sans rien en attendre en retour. J’ai passé ma vie en fuite vers un fantasme erroné. Aujourd’hui je m’apprête à disparaître avec ce manque. Mais contre toutes évidences, je suis heureux car je sais.

Je suis Asmin Lazare. Demain je vais sûrement mourir.

#2

Invariablement ciselé par mes regrets, j’ai pourtant su jusqu’à lors préserver une certaine retenue. Une protection infaillible ne laissant transparaître, au pire le détachement, au mieux une certaine pudeur. En harmonie avec mes tracas. Dispensé de recul. Vivant mais mort.

Je suis Asmin Lazare. Demain je vais sûrement mourir.

#1

A l’aube d’une vie sans but, négligée de tout horizon, je n’attendais rien d’autre que la fatalité. Soupirant mes craintes, elles devinrent le moteur d’une interminable fuite où quand bien même je me décidais à changer de cap, le glas de mon funeste destin me remettait invariablement dans le sillage de mon triste sort.

Je suis Asmin Lazare. Demain je vais sûrement mourir.

#0

Le temps n’a que faire de nos envies. Il passe et nous laisse nous régaler de sa fuite.

Aujourd’hui j’écris ce qui sera sûrement mes derniers mots. Reliquats d’une existence aux saveurs inégales. Parfois légères et sucrées ; souvent amères et futiles. Je comprends à mes suprêmes instants que dans la force des sentiments éprouvés réside une unique vérité : se sentir vivant.

Je suis Asmin Lazare. Demain je vais sûrement mourir.