Journal fictif d'Asmin Lazare
Asmin Lazare.
Journal fictif d'une âme en fin de vie.
Recueil
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A trop rapidement enterrer le lâche de guerre, on se retrouve très vite à nouveau de front. Engagé dans un combat sans fin, mais perdu d’avance. Ironie d’encore.
Je suis Asmin Lazare. Et je me croyais pourtant bel et bien mort.
Je possédais suffisamment de choses pour que la société dans laquelle je vivais qualifie ma vie de réussie : un logement, des amis, un travail, un téléphone mobile, une certaine dépendance à l’alcool et un prêt dans une banque. Tout allait bien dans le meilleur des mondes. Alors comment ai-je fait pour en arriver là ?
Si l’on remonte quelques années en arrière, voici quelle était ma vie et surtout comment débute cette histoire :
Huit heures moins cinq. Avant que le réveil ne sonne je m’éveille sans mal. Rapide coup d’oeil sur ce qui ne s’est pas passé durant la nuit dans le virtuel. Quelques exercices de yoga. Une douche chaude pour retourner peu à peu à la réalité. J’enfile ma veste, claque la porte, enfourche mon vélo et commence à pédaler entre le flux continu de ces voitures pilotées par des zombies qui s’agacent pour arriver sur leur lieu de travail. Alors que moi, je suis tellement différent de tous ces moutons. Même si je me rends au même endroit. Une agence au service de produits plus inutiles les uns que les autres que l’on markette pour vous faire croire que votre quotidien sera meilleur avec. J’en ai conscience. Je passe même une partie de mon temps de cerveau disponible à cracher sur le grand capital. J’alimente ce paradoxe qui petit à petit m’étrique dans mes souliers. Je me sens petit, mais nous le sommes tous, alors ça va. Une fois ma tâche accomplie, je m’appuie sur un comptoir et noie ma culpabilité dans quelques litres de malt d’orge. La bière blanche, seule échappatoire à la monotonie de mon existence peu productive. Preuve en est : le décapsuleur accroché à mon trousseau de clefs qui vient d’ouvrir la seconde bière depuis les premières lignes. Bientôt j’irai pisser. Déverser plusieurs centilitres de moi-même jusqu’au plus profond de cette ville puante et oublier à jamais combien au fond de nous on peut être sale. Jusqu’à la prochaine envie.
Je suis Asmin Lazare. Et je suis mort depuis bien longtemps déjà.
Je n’ai jamais cru au hasard. Il n’y a que les rencontres bien heureuses. Celles qui alors qu’on ne s’y attend pas viennent confirmer ce que l’insoupçonné réfute. Plus que jamais.
Je suis Asmin Lazare. Demain je vais sûrement mourir.
Aux incompris ne reste que le silence, accord ineffable partagé dans ces regards complices. Aux insensés la solitude éclairée d’âmes égales. Et au milieu nos doutes, sillon tortueux qui trace inlassablement le fil de nos existences. Equilibre délicat.
Je suis Asmin Lazare. Demain je vais sûrement mourir.
Aux mélodies qui viennent ponctuer les tracas incessants, la force de nous transporter. Dès que commencent à scintiller les notes, les sentiments deviennent tragiques, donnant écho et résonance à ce qui d’ordinaire n’est que brouhaha ridicule.
Je suis Asmin Lazare. Demain je vais sûrement mourir.
Par peur de l’échec, je me suis toujours détourné de l’accessible. Toujours concentré vers l’impossible. Aveuglément convaincu par l’inatteignable, rattaché à une illusion certaine. Peureux mais conforté. Ridicule et persuadé.
Je suis Asmin Lazare. Demain je vais sûrement mourir.
Je me suis souvent laissé trahir par mes impressions. Ces signes interprétés volontairement en faveur de mes désirs ; capturés par le prisme de mon entettement. Ces fausses idées dont on a terriblement conscience mais que l’on persiste à croire pour la simple et bonne raison qu’elles donnent un peu d’espoir.
Je suis Asmin Lazare. Demain je vais sûrement mourir.
Enfant, on me disait souvent que j’étais dans la lune. Souvent absent, perdu dans cet horizon lointain ; celui où l’on voit loin. Où l’on ne voit rien. En quelque sorte. Eternellement insatisfait de ma condition, il me semble que c’était le meilleur moyen de la supporter : m’évader là où plus rien n’est palpable. Aujourd’hui encore.
Je suis Asmin Lazare. Demain je vais sûrement mourir.
A contrario, j’ai beaucoup été animé par mes rencontres. Une sorte de soif de l’autre qui se traduit par énormément d’attention, d’observation et d’écoute. Buvard imbibé de sentiments qui ne m’appartiennent pas, j’ai toujours eu la sensation de voler ce qui peut-être m’était tout simplement offert.
Je suis Asmin Lazare. Demain je vais sûrement mourir.
Enfant, j’étais persuadé que les gens n’existaient qu’en ma présence. Qu’ils n’avaient aucune vie hors de la mienne. Je ne pouvais pas me faire à l’idée que mes camarades de classe puissent être en train de faire quelque chose alors qu’ils n’étaient pas à mes côtés, par exemple. Il m’a fallu du temps pour accepter que le monde tourne indépendamment de nos existences. Je crois que c’est de cela que résulte aussi bien mon détachement des autres que cette lucidité teintée de fatalisme qui me suit depuis toujours.
Je suis Asmin Lazare. Demain je vais sûrement mourir.